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Jusqu’à un certain âge, on entend souvent autour de soi : « tu as le temps, tu peux tout recommencer, tu as la vie devant toi ».

Moi, j’ai 45 ans et je viens de tuer mon mari.

Nous sommes le 6 janvier 2003. Je suis assise sur une chaise de la cuisine. Dans ma main droite, je tiens un gros couteau qui me sert généralement à émincer les légumes. Le choix de l’arme du crime n’est pas une décision facile. J’ai longtemps hésité entre un désosseur qui, comme son nom l’indique, permet aux bouchers d’enlever la chair autour des os et de découper à cru les volailles, car sa lame est courte et très rigide, ou un filet de sole, qui possède une lame fine, longue et souple et sert principalement à lever les filets des poissons. Celui-ci s’avère utile lorsqu’il s’agit de procéder à des tailles très délicates. J’ai finalement choisi une troisième option plus radicale, plus rassurante : un couteau à saigner. Dans ma main gauche, je tiens un bout de chair flasque, visqueuse, couverte de sang. Le sexe de mon époux. Je vois, à travers la fenêtre, les flocons tomber sur la neige qui a déjà recouvert le square en face de notre immeuble. Il n’y a pas de vent. Pas un souffle. Juste le silence, absolu et intense qui semble se dissoudre dans l’atmosphère. À présent j’ai trouvé la paix. Elle, qui m’a si souvent fait défaut ces dix dernières années, ou peut-être quinze, car l’enfer ne s’est pas fait en un jour.

Je me souviens de notre rencontre, un 24 décembre, une de ces périodes difficiles qui traversent régulièrement notre existence. Il avait une beauté froide et arrogante. Grand, bien bâti, les cheveux clairs, des yeux bleus en amande et des pommettes saillantes qui lui donnaient un charmant petit côté slave. Moi, je bossais comme vendeuse dans un grand magasin. Je n’aimais pas ce métier, mais je m’en contentais. Comme beaucoup de gens, les événements insignifiants du quotidien passaient sur ma vie comme un rouleau compresseur. Ce jour-là je croulais sous le travail, mais j’avais trouvé le temps de me laisser séduire.

Évidemment au début j’ai eu droit à la totale : les fleurs, les restaurants, les bijoux, les voyages surprise et puis j’ai emménagé chez lui, j’ai arrêté de travailler et là, c’est venu d’un coup et le pire c’est tout simplement que j’ai accepté, sans broncher. Avec le temps, j’ai fini par comprendre que ce n’était pas contre moi, qu’il n’aimait pas les femmes en général. D’ailleurs il les évitait. Lieutenant commandant dans l’armée de terre où elles ne sont que peu représentées, il a écrasé, rabaissé, humilié toutes les rares recrues de sexe féminin. Je le sais parce qu’à la maison il s’en vantait, cela lui procurait du plaisir, il en riait. Un pervers narcissique misogyne, mais je veux croire que malgré tout, il avait son propre combat à mener contre ses démons et que le passé venait régulièrement le tourmenter. Après de longues et insipides années de vie commune, j’ai découvert ses secrets. Quelque chose de terrible et d’insondable qui pesait probablement sur sa conscience comme une chape de plomb. Au fond, je pense que sa mort nous a libérés. Mais je vous rassure, je ne cherche pas à atténuer mon crime, votre pitié ne m’intéresse pas. Je rendrai des comptes à la justice en temps voulu. J’aimerais tout simplement vous raconter mon histoire.

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Les Écorchés© 2013 par Anaïs Ortega Bartet et les Éditions Numeriklivres. Tous droits réservés.

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