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Je suis née à Brest. J’ai peu de souvenirs de cette ville. Ma mère est venue s’y installer par amour, elle l’a quittée pour les mêmes raisons. Elle se croyait romantique, elle était plutôt égoïste et je la soupçonne en réalité d’avoir toujours pensé que la compagnie d’un homme est nécessaire à la survie d’une femme. S’en suit une enfance ballottée à travers l’Europe à la recherche du bonheur promis. Pas de frères et sœurs et de longues heures passées seule, sur le siège arrière d’une voiture ou à courir les rues. À la maison c’était la débrouille. Quand j’avais sept ans, maman est tombée amoureuse d’un artiste catalan qui travaillait avec Antoni Muntadas. Nous nous sommes donc retrouvées à Cadaqués dans la province de Gérone, en Espagne. Les images qu’il me reste de ces années-là sont gravées dans ma mémoire et me viennent en vrac : la meilleure amie de ma mère, Laia, une prostituée du coin qui avait une fille de mon âge et qui venait tous les jeudis soirs. Elle portait parfois une tenue incroyable en lycra imprimé léopard et rentrait à la maison, la clope au bec, en chantant à tue-tête La chica ye-ye. Je l’adorais. C’est elle qui m’a appris la débrouille. Apparemment la norme ce n’était pas vraiment son truc. J’ai su bien plus tard qu’elle avait pour habitude de masturber sa fille lorsqu’elle était encore un nourrisson pour qu’elle s’arrête de pleurer.

Parfois je n’allais pas à l’école parce qu’il n’y avait tout simplement personne pour m’y amener. Ces jours-là, je me réveillais tard et je savais que Maman, elle, ne se lèverait peut-être pas. Sur la table basse du salon, il y avait toujours un cimetière de bouteilles vides qui témoignaient de la soirée précédente. Mais surtout, lorsque je revois les photos de cette époque, mon aspect sauvage, mes cheveux hirsutes derrière lesquels je semble me cacher, les vêtements sales et rapiécés, cet air de petite gitane, alors il me semble encore entendre la voix de nos voisins qui m’appelle tard dans la nuit pour que je rentre à la maison.

Mais ça, c’était avant. Après il y a eu Milan, Toulouse et Paris. Paris j’y suis restée. Cette fois c’est moi qui suis tombée amoureuse, de ses façades prétentieuses, mais qui cachent de petits appartements en zigzag, mal isolés, des passages secrets pleins de surprises exotiques, des quartiers nord où flottent des odeurs de tabac, de vin et d’amour consommable. Je me suis inscrite à la fac. J’ai choisi un peu au hasard des études d’espagnol, pourtant je ne voulais pas être professeur comme la majorité de ma classe, je trouvais le métier trop ingrat. J’allais peu en cours, mais je m’instruisais en faisant l’école buissonnière, comme avant : la débrouille, la tchatche et puis les garçons. Fascinants. Beaucoup de cris, quelques larmes et des découvertes quotidiennes. J’apprenais tardivement à me servir de ma propre machine. Ce qui fonctionne toujours ou presque, ce qui les émeut, ce qui les excite ou les ennuie. Et j’ai fini par être rodée. C’était toujours le même petit jeu, les mêmes petites moues. Il a aussi fallu chercher du travail. Avec des études inachevées, je ne pouvais pas vraiment prétendre à un métier prestigieux. Alors j’ai enchaîné les petits boulots : les gardes d’enfants, les cours particuliers. Pendant l’université d’abord, mais assez vite cela n’a pas été suffisant. Ma mère ne m’aidait plus financièrement. Je suis allée déposer mon CV dans une boîte, rue de Rivoli. Rapidement embauchée par un grand magasin de prêt-à-porter, on m’a licenciée au bout de quelques semaines prétextant mon insociabilité alors que j’étais toujours placée seule, dans les cabines d’essayage. J’ai rapidement compris que cela permettait au magasin de ne payer aucune indemnité de licenciement. Lors de mon second emploi j’ai donc redoublé d’efforts afin de me faire apprécier, c’est-à-dire que la partie la plus mesquine, calculatrice et hypocrite de ma personnalité soit mise en avant, sublimée par une attitude méprisante qui m’a valu le respect et surtout la crainte de mes collègues. Bien entendu, j’ai gardé cet emploi.

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Les Écorchés© 2013 par Anaïs Ortega Bartet et les Éditions Numeriklivres. Tous droits réservés.

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